L’année dernière, nous avons été invité·es à couvrir la Paris Games Week. Accompagné de deux autres médias, j’ai eu l’occasion de découvrir Cairn aux côtés de Justine de Balance Ton Game. Un survival climber que nous avons pu prendre en main à plusieurs reprises durant l’événement. Dès les premières sessions, le jeu m’a marqué par son gameplay particulièrement intuitif et son esthétique forte et singulière. Sorti aujourd’hui, Cairn nous a ensuite été proposé en test grâce à une clé fournie par The Game Bakers, le studio derrière cette petite pépite indépendante.
Une ascension aux allures de quête intérieure
Dans Cairn, vous incarnez Aava, une grimpeuse renommée dans le monde de l’escalade, bien décidée à relever un défi hors norme : l’ascension de Kami, la montagne la plus haute et la plus dangereuse jamais gravie. Avant de se lancer dans cette aventure vertigineuse, le jeu nous place dans une salle d’escalade, semblable à celles que l’on peut trouver dans nos villes. Ce terrain d’entraînement sert d’introduction idéale pour prendre en main un gameplay singulier, exigeant mais étonnamment intuitif — un point sur lequel nous reviendrons plus en détail par la suite.
Une fois l’entraînement terminé, direction Kami. Cette ascension marque le point de départ d’une nouvelle aventure pour Aava… et d’une première pour nous. La grimpeuse est accompagnée d’un climbot, un petit robot multifonction qui permet de poser des pitons et d’assurer les phases d’escalade les plus périlleuses. Véritable lien avec la terre ferme, ce compagnon reçoit également des messages tout au long de l’ascension. Grâce à eux, le jeu distille peu à peu des fragments de la vie d’Aava : son passé, sa famille, son travail, ses doutes.
L’ascension est ainsi rythmée par des rencontres, parfois bienveillantes, parfois plus inquiétantes, et par la découverte de l’histoire de la montagne elle-même. Journaux abandonnés, flyers, objets laissés derrière eux permettent d’en apprendre davantage sur la faune, la flore et les habitant·es de Kami. Peu à peu, Cairn se révèle être bien plus qu’un simple défi sportif. Le jeu prend aux tripes, questionne la motivation de cette ascension : grimpe-t-on uniquement pour se dépasser… ou pour affronter quelque chose de plus profond ?
Survivre pour mieux grimper
Cairn ne se limite pas à être un simple jeu d’escalade : c’est aussi un véritable jeu de survie. Il en reprend les fondamentaux avec plusieurs constantes à surveiller en permanence, comme la faim, la soif et le froid. À cela s’ajoute une barre de vie qui se dégrade en cas de chute, mais aussi lors de certaines actions physiques particulièrement éprouvantes, nécessitant beaucoup d’énergie. Chaque mouvement compte, et la moindre erreur peut rapidement se payer cher.
Pour faire face à ces contraintes, Aava dispose d’un sac à dos, véritable cœur de la gestion de l’ascension. Tous les objets utiles y sont stockés, mais l’espace est limité. Il est donc possible — et nécessaire — de réorganiser manuellement son inventaire, en déplaçant chaque objet afin d’optimiser la place et transporter davantage de matériel. Médicaments, plantes, conserves ou outils divers jalonnent le parcours, offrant plusieurs options pour s’adapter aux situations rencontrées.
Très régulièrement, le jeu met à disposition des points de sauvegarde, où vous pouvez installer un bivouac. Une fois la tente montée, Aava peut cuisiner des plats qui permettent non seulement de restaurer ses constantes vitales, mais aussi d’obtenir de précieux bonus temporaires : meilleure concentration, adhérence accrue, réduction des dégâts subis, entre autres. Ces moments de répit sont aussi l’occasion de bander ses doigts pour améliorer le grip, ou encore de rafistoler ses pitons grâce au climbot.
Ce dernier joue d’ailleurs un rôle essentiel dans la survie. Capable de recycler les objets inutilisés du sac, il peut notamment fabriquer de la magnésie. Par exemple, après avoir utilisé une conserve pour cuisiner, la boîte vide reste dans l’inventaire et peut être recyclée pour produire cette ressource indispensable à l’escalade.
En adaptant intelligemment les mécaniques classiques du survival à son gameplay d’escalade, Cairn parvient à créer une expérience cohérente et immersive. Ici, se nourrir, gérer ses ressources et anticiper ne sont pas des contraintes annexes, mais des éléments centraux pour progresser sereinement et, peut-être, atteindre le sommet.
Un gameplay d’escalade aussi déroutant qu’intuitif
Le titre de Cairn repose sur un gameplay résolument original, à mille lieues de ce que l’on a l’habitude de voir dans les jeux d’escalade. Ici, pas question de simples appuis automatiques : chaque mouvement compte. Une fois positionné·e sur la paroi, vous déplacez un membre à la fois, dans une approche presque chirurgicale de la grimpe.
Le jeu intègre un système particulièrement malin, capable d’identifier le membre le moins bien placé à un instant donné. C’est donc celui-ci qu’il faudra déplacer en priorité. Par exemple, si votre main gauche est solidement ancrée mais que votre jambe droite est mal positionnée, c’est cette dernière qui devra être ajustée en premier. Sur le papier — et même en regardant quelqu’un d’autre jouer — le système peut sembler complexe, voire intimidant. Pourtant, une fois la manette en main, la magie opère.
Ce qui paraissait ardu devient rapidement fluide, intuitif et étonnamment naturel. Le gameplay repose sur une mécanique simple : on déplace un membre à l’aide du joystick, puis on le fixe avec une touche. Il est d’ailleurs fortement recommandé de jouer à la manette, tant la prise en main y est plus précise et agréable. Attention toutefois : comprendre les mécaniques ne signifie pas gravir la montagne sans difficulté. Cairn reste exigeant, et chaque ascension demande anticipation, patience et maîtrise.
Trois modes de difficulté pour trois façons de gravir la montagne
🟦 Explorateur — Découvrir sans pression
Pensé pour les joueuses et joueurs souhaitant avant tout profiter de l’univers et de la narration, ce mode propose une approche plus douce de la survie.
La gestion des ressources est plus indulgente, la progression est sauvegardée automatiquement, et l’équipement — pitons compris — peut être utilisé librement. Les options d’aide sont activées par défaut, avec notamment la possibilité de remonter le temps afin de corriger une erreur ou d’éviter une chute fatale.
👉 Idéal pour découvrir le jeu, son ambiance et son histoire sans frustration.
🟥 Alpiniste — L’expérience recommandée
Présenté comme le mode “par défaut”, Alpiniste offre un équilibre maîtrisé entre tension et accessibilité. La survie y est plus exigeante, sans jamais devenir punitive.
L’utilisation réfléchie de l’équipement et des pitons est essentielle, la sauvegarde n’est possible qu’aux bivouacs, et les aides sont désactivées par défaut — tout en restant modifiables dans les paramètres.
👉 Le meilleur compromis pour vivre l’ascension telle qu’elle a été pensée par les développeur·euses.
⬛ Free Solo — Sans filet, sans retour en arrière
Ici, Cairn s’adresse clairement aux alpinistes chevronné·es. La mort est définitive, aucun piton ni assurage n’est disponible, et toutes les aides sont désactivées.
Une sauvegarde rapide permet uniquement de quitter la partie, sans possibilité de revenir sur ses erreurs.
👉 Un mode extrême, à réserver après une première ascension complète. Chaque chute devient une leçon… ou la fin de l’aventure.
Une direction artistique qui donne le vertige
Ce qui m’a immédiatement séduit lors de mes premières sessions à la Paris Games Week, c’est l’esthétique singulière de Cairn. Le jeu fait le choix d’un rendu 3D stylisé, souvent qualifié de painterly, qui s’éloigne volontairement du réalisme pur comme du cel-shading classique. Ici, pas de contours noirs marqués ni d’aplats tranchés, mais une approche plus douce, presque picturale.
Les environnements semblent peints à la main, avec des textures travaillées comme des coups de pinceau, des ombres lisses et subtiles, et une lumière qui donne à chaque panorama une vraie profondeur. On est clairement face à ce que l’on appelle du stylized rendering, ou plus précisément du Non-Photorealistic Rendering (NPR) : une esthétique illustrée qui cherche avant tout à provoquer une émotion, à installer une atmosphère, plutôt qu’à imiter le monde réel.
Ce parti pris artistique est renforcé par l’implication de Mathieu Bablet, dessinateur de bande dessinée reconnu, qui signe la direction artistique et le scénario du jeu. Son influence se ressent dans la composition des paysages, la manière dont la montagne est mise en scène, presque comme un personnage à part entière.
Car si Kami est, d’une certaine façon, le boss gigantesque que l’on affronte tout au long de l’aventure, elle est aussi une source constante d’émerveillement. Cairn enchaîne les panoramas vertigineux, les lacs paisibles, les cascades encaissées, les pics enneigés balayés par le vent ou encore les cavernes troglodytes, toutes plus impressionnantes les unes que les autres. Avec un seul et même lieu, le jeu parvient à nous captiver et à nous faire voyager.
Si l’ascension reste globalement linéaire, elle est parsemée de chemins secondaires et de détours plus ou moins risqués. Ces routes alternatives invitent à l’exploration et permettent de découvrir des objets utiles — ou parfois simplement anecdotiques — renforçant ce sentiment d’aventure et de liberté. Cairn réussit ainsi à nous agripper autant par son gameplay que par sa direction artistique, transformant chaque pause contemplative en véritable récompense.
Une ode à la montagne, entre poésie et vertige sonore
Au-delà de son gameplay exigeant, Cairn se révèle être une véritable ode à la montagne, presque une poésie interactive dédiée à l’alpinisme. Cette sincérité ne doit rien au hasard : l’équipe de développement a notamment consulté Élisabeth Revol, alpiniste de renom, qui a partagé son expérience du terrain. Un apport précieux, que l’on ressent à chaque instant. Tout sonne juste, travaillé par des professionnel·les passionné·es, et même les néophytes — comme moi — apprennent énormément sur cette discipline aussi fascinante qu’exigeante.
Cette authenticité se prolonge jusque dans le design audio, particulièrement soigné. Le craquement de la roche, le souffle du vent, le frottement des mains sur la paroi ou le silence pesant des hauteurs participent pleinement à l’immersion. Mais c’est surtout du côté de la musique que Cairn frappe un grand coup.
Martin Stig Andersen signe ici une œuvre musicale d’une grande sensibilité, pensée comme un véritable compagnon de route pour Aava lors de son ascension du mont Kami. Connu pour ses bandes-son immersives sur LIMBO, INSIDE ou Control, le compositeur tisse un dialogue subtil entre ses propres compositions, celles de Gildaa, talent émergent de la scène française, et The Toxic Avenger, figure incontournable de l’électro que l’on connaît notamment pour la BO de Furi.
Ensemble, ils livrent une partition ambient et éthérée, qui épouse chaque effort, chaque réussite et chaque souvenir forgé au fil de l’ascension. Une musique tantôt minimale, tantôt chargée d’émotion, qui magnifie la solitude, la persévérance et la beauté brute du voyage. Dans Cairn, le son n’accompagne pas seulement l’image : il en devient l’âme.
Une difficulté exigeante, mais jamais punitive
Cairn est un jeu qui ne fera clairement pas l’unanimité. Son approche méthodique et exigeante de l’escalade peut frustrer certain·es joueur·euses, surtout dans les niveaux de difficulté les plus élevés. Ayant terminé le jeu en mode Alpiniste, je dois admettre que certains passages m’ont donné du fil à retordre, demandant patience, observation et remise en question de mes choix.
L’équipe de développement a elle-même comparé Cairn à Death Stranding et à la série Dark Souls, des références qui parlent immédiatement aux amateur·rices de jeux exigeants. Toutefois, le directeur créatif Emeric Thoa a tenu à préciser que Cairn n’est pas pensé comme un « jeu de rage ». Et dans les faits, il a raison.
Ici, la difficulté ne repose pas sur des réflexes ultra-rapides ou des pièges injustes, mais sur l’anticipation, la gestion des ressources et la compréhension fine des mécaniques. L’échec est souvent de notre responsabilité, et chaque chute devient une leçon. Pour celles et ceux qui recherchent avant tout une expérience contemplative et apaisante, il est d’ailleurs vivement conseillé de se tourner vers le premier niveau de difficulté, bien plus permissif et centré sur l’exploration.
À noter enfin la présence de quelques petits bugs, mineurs dans l’ensemble. Rien qui ne vienne réellement freiner la progression ou gâcher l’expérience, mais suffisamment perceptibles pour mériter d’être signalés.
Une ascension mémorable, exigeante et profondément humaine
Cairn est de ces jeux rares qui ne cherchent pas à plaire à tout le monde, mais qui assument pleinement leur vision. Exigeant, parfois éprouvant, il demande du temps, de la patience et une vraie implication de la part des joueuses et joueurs. En retour, il offre une expérience profondément immersive, où chaque mètre gagné, chaque décision prise et chaque bivouac installé ont un véritable poids.
Porté par un gameplay d’escalade aussi original qu’intuitif, un système de survie intelligemment intégré, une direction artistique magistrale et un design sonore d’une rare justesse, Cairn parvient à transformer une simple ascension en aventure introspective. La montagne n’est pas qu’un décor ou un obstacle : elle est un adversaire, un refuge, un miroir. Un personnage à part entière.
Oui, le jeu peut frustrer, notamment dans ses niveaux de difficulté les plus élevés. Oui, quelques imperfections techniques subsistent. Mais jamais Cairn ne tombe dans la punition gratuite ou la colère artificielle. Chaque chute est une leçon, chaque échec une invitation à mieux comprendre ses mécaniques et à repenser son approche. Pour celles et ceux qui recherchent avant tout la contemplation, le mode Explorateur offre une porte d’entrée idéale. Pour les autres, l’ascension promet une satisfaction rare, presque viscérale.
En fin de compte, Cairn n’est pas seulement un jeu d’escalade ou de survie. C’est une déclaration d’amour à la montagne, à l’effort, au silence et à la persévérance. Une expérience marquante, qui laisse une empreinte durable bien après avoir atteint le sommet.
Suivez-nous sur TikTok






