Et si Médée n’était pas seulement un monstre, mais une femme brisée par un monde qui la craint ? Avec Médée, Rosie Hewlett poursuit son travail de réhabilitation des figures féminines de la mythologie grecque. Un roman sombre, viscéral et profondément humain, qui explore la violence, la trahison et la peur ancestrale des femmes puissantes.
Une héroïne que l’Histoire a mal jugée
Dans l’imaginaire collectif, Médée est avant tout associée à Jason, à la Toison d’Or… et à l’infanticide. Une figure extrême, presque monstrueuse, dont la légende semble figée dans l’horreur. Pourtant, Rosie Hewlett choisit de remonter bien en amont du mythe pour nous raconter l’enfance, les blessures et les humiliations qui ont façonné cette femme.
Rejetée par sa mère, instrumentalisée par son père, séparée de sa sœur, Médée grandit dans la solitude et la peur. Sa différence ? Un don pour la magie, perçu comme une menace plutôt qu’un talent. Très vite, le roman installe une tension sourde : on connaît la fin, mais on ignore encore le chemin qui y mène.
C’est précisément ce qui rend la lecture si prenante. À chaque page, une question obsède : à quel moment tout va-t-il basculer ?
Une réécriture féminine puissante et dérangeante
Rosie Hewlett, diplômée en littérature et civilisation classiques à l’Université de Birmingham et déjà remarquée pour son roman Medusa (prix Rubery du livre de l’année en 2021), poursuit son exploration des voix féminines marginalisées de l’Antiquité.
Ici, la romancière ne cherche pas à blanchir Médée. Elle ne gomme ni ses crimes ni ses choix discutables. Mais elle les replace dans un contexte de violences systémiques, de domination masculine et de manipulation divine.
La relation avec Jason devient ainsi le cœur tragique du récit. Lorsqu’il arrive pour conquérir la Toison d’Or, Médée croit entrevoir une échappatoire. Elle lui offre sa magie, sa loyauté, son amour. Elle sacrifie tout. Et c’est peut-être là que réside la véritable tragédie : dans cette confiance donnée à un homme qui ne la mérite pas.
Au-delà du mythe, le roman parle frontalement de :
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relations toxiques
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instrumentalisation du corps et du pouvoir féminin
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peur des hommes face aux femmes puissantes
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enfermement social et familial
Impossible de détester Médée. Même lorsqu’elle commet l’irréparable, elle reste profondément humaine. C’est là toute la force du texte.

Une plume simple au service d’un destin funeste
L’écriture de Rosie Hewlett surprend d’abord par sa simplicité. Pas d’effets de manche ni de lyrisme excessif. Le style est direct, presque brut. Mais cette sobriété rend le récit d’autant plus accessible et percutant.
La noirceur s’installe progressivement. On pourrait presque croire, dans la première moitié du roman, à une réécriture plus lumineuse, à une possible échappatoire. Puis le destin, implacable, reprend ses droits.
Le roman est sombre — très sombre — et mérite d’être lu avec attention aux trigger warnings, nombreux. Bien qu’il puisse être classé en rayon ado, il s’adresse clairement à un public adulte ou averti. La violence est émotionnelle, psychologique et parfois physique. Rien n’est édulcoré.
Mais c’est aussi ce qui rend cette lecture si marquante : une tragédie assumée, écrite avec intensité et respect du matériau mythologique.
Une couverture entre lumière et obscurité
Visuellement, le roman frappe immédiatement. La couverture joue sur un contraste puissant : une silhouette féminine sombre se détache devant un cercle solaire éclatant, aux teintes dorées et orangées. Les branches stylisées encadrent la figure comme une couronne ou une cage végétale, évoquant à la fois la nature, la magie et l’enfermement.
Le choix graphique est particulièrement pertinent :
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la silhouette noire rappelle l’anonymat et la diabolisation du personnage
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le soleil derrière elle suggère une puissance intérieure, presque divine
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les couleurs bleu profond et or créent une atmosphère mystique et crépusculaire
Le titre, découpé en lettres élégantes et imposantes, impose le nom de Médée comme une figure centrale et incontournable. L’ensemble donne une impression à la fois épique et intime, fidèle au contenu du roman.
C’est une couverture qui attire l’œil en librairie et qui traduit parfaitement l’ambivalence du personnage : lumière et ténèbres, puissance et solitude.
Une tragédie moderne sous les oripeaux antiques
Ce qui rend Médée si fort, c’est sa capacité à faire résonner un mythe antique avec des problématiques contemporaines. La cruauté des dieux devient métaphore des systèmes oppressifs. Les choix impossibles de Médée reflètent la condition des femmes enfermées dans des rôles imposés.
On ressort de cette lecture secoué·e, ému·e, parfois en colère. Mais surtout convaincu·e que la mythologie grecque n’a pas fini de nous parler.
Pour les passionné·es de réécritures mythologiques, pour les amateur·rices de tragédies intenses et pour celles et ceux qui aiment explorer les zones grises des héroïnes, ce roman est une lecture incontournable.
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