Gilgamesh est considéré comme le premier héros de la littérature, son histoire étant retranscrite à travers différents poèmes, mis au jour au fil des découvertes archéologiques. Le 2 juillet dernier, les éditions Bragelonne ont publié Inanna, un roman signé Emily H. Wilson. Il s’agit d’une réécriture audacieuse de ce mythe bien connu, mais cette fois-ci, l’histoire ne se concentre pas sur Gilgamesh, mais sur Inanna, une déesse annunaki de l’amour et de la guerre, figure majeure de la mythologie sumérienne. Le résultat ? Une fiction envoûtante, puissante et étonnamment réaliste sur certains aspects historiques, qui redonne voix à l’une des plus anciennes divinités féminines de notre mémoire collective.Harga
Trois destins pour réécrire la légende
Inanna a tout d’une impossibilité. La première Anunnaki de plein sang née sur Terre, dans l’antique Mésopotamie. Couronnée déesse de l’amour par ses douze pairs immortels vénérés dans tout Sumer. Promise à un destin hors du commun.
À sa naissance pourtant, la guerre gronde et les Anunnaki, divisés en factions rivales, menacent de tout saccager dans leur conflit. Mariée de force afin de négocier une paix précaire, Inanna comprend très vite que sa nouvelle position la met en grand danger.
Gilgamesh, fils mortel d’Anunnaki et séducteur notoire, se retrouve prisonnier du roi Akka, dont l’obsession est d’affranchir son peuple des dieux. Le héros dévoyé se voit cependant offrir une dernière chance de prouver sa valeur.
Ninshubar, la fière guerrière, est chassée de sa tribu à cause d’un acte de bonté. Poursuivie par les siens, elle s’enfuit vers l’inconnu en quête d’acceptation et d’une place en ce monde.
À mesure que leurs odyssées les rapprochent, tous trois prennent conscience que leurs destins mêlés pourraient bien changer la face du monde à jamais.
À travers cet ouvrage de plus de 460 pages, nous suivons les parcours entremêlés de ces trois personnages majeurs, tantôt à des kilomètres les uns des autres, tantôt réunis dans une même aventure. Le récit est porté par une narration à la première personne au passé, ce qui donne l’impression que chaque personnage nous raconte lui-même son mythe, comme une légende transmise autour d’un feu ancestral.
On y croise de nombreuses figures issues de la mythologie sumérienne, comme les dieux, les rois, et bien sûr Gilgamesh, mais aussi des personnages entièrement fictifs, à l’image de Harga, un guerrier bourru et un brin aigri, qui apporte une touche d’ironie brute et de réalisme bienvenu au cœur de cette fresque mythologique.
L’œuvre se lit facilement, sans jargon inutile, tout en nous immergeant dans l’ambiance fascinante de la Mésopotamie antique — l’actuel Irak. Grâce à son rythme maîtrisé, son style fluide et ses enjeux humains puissants, Inanna se révèle un roman aussi accessible que captivant, qui nous happe littéralement dans une relecture moderne et incarnée d’un mythe ancestral.
Gilgamesh et Inanna : quand les mythes fondent l’histoire
Avant d’être des personnages de fiction moderne, Gilgamesh et Inanna sont deux figures majeures de la mythologie mésopotamienne, apparues il y a plus de 4 000 ans dans les textes des Sumériens, l’une des premières civilisations de l’histoire.
Gilgamesh, roi légendaire d’Uruk, est surtout connu grâce à l’Épopée de Gilgamesh, souvent considérée comme le tout premier grand récit de l’humanité. Mi-homme, mi-dieu, il y est décrit comme un souverain puissant, orgueilleux, mais en quête d’immortalité. Son aventure, émaillée de combats, d’amitiés et de réflexions sur la mort, a traversé les siècles comme une méditation poétique sur la condition humaine.
De son côté, Inanna — également connue sous les noms d’Ishtar ou Astarté selon les régions et les époques — est une déesse complexe et fascinante, associée à l’amour, la guerre, la fertilité et la justice. Représentée comme belle, redoutable et imprévisible, elle incarne un pouvoir féminin ancien, souvent ambivalent, capable de donner la vie comme de la reprendre. L’un de ses récits les plus célèbres, la Descente aux Enfers, la montre affrontant le monde des morts pour en revenir plus puissante.
En résumé, ces deux figures mythologiques ne sont pas seulement des personnages de roman : ce sont les ancêtres de nos héros et héroïnes modernes, porteurs d’émotions, de luttes et de dilemmes universels… à quelques millénaires près.
Une couverture solaire et majestueuse
La couverture d’Inanna frappe immédiatement par son esthétique luxuriante et raffinée, mêlant inspirations mésopotamiennes et orientales dans une composition symétrique et richement décorée. Sur un fond bleu profond, évoquant la nuit étoilée du désert ou les cieux mystiques de Sumer, se détache au centre une silhouette féminine encapuchonnée, debout devant un soleil flamboyant. On devine sans mal qu’il s’agit d’Inanna elle-même, déesse de l’amour, de la guerre et du pouvoir, ici représentée comme une figure solaire et divine, presque mystique, rayonnant littéralement de sa puissance.
Le style graphique rappelle les motifs que l’on retrouve dans l’art assyrien et babylonien, avec ses arabesques dorées, ses encadrements géométriques et ses ornements symétriques. Les coins illustrés, travaillés comme des enluminures, donnent au livre un aspect de relique ancienne, comme s’il s’agissait d’un manuscrit sacré ou d’une tablette oubliée depuis des millénaires.
Enfin, le nom de l’autrice et le titre sont mis en valeur dans une typographie élégante et anguleuse, dorée comme les détails décoratifs, renforçant cette impression de précieux objet littéraire. C’est une très belle réussite visuelle qui attire l’œil en librairie tout en restant fidèle à l’univers mythologique dense et symbolique qu’on retrouve dans les pages du roman.
Emily H. Wilson : une plume venue de la science et des étoiles
Autrice britannique née à Brighton, Emily H. Wilson n’a pas toujours été romancière. Avant de se lancer dans la fiction, elle a mené une brillante carrière journalistique, passant seize ans à The Guardian avant de devenir rédactrice en chef du magazine New Scientist. Diplômée en chimie de l’Université de Bristol, elle a grandi entre le Lesotho et les Seychelles, une enfance marquée par les contrastes et les horizons lointains, qui semblent aujourd’hui nourrir son imaginaire.
Inanna, son premier roman publié en 2023 (et premier tome d’une trilogie annoncée), mêle son goût pour la rigueur scientifique à une fascination pour les mythes anciens. Le résultat : un récit à la fois érudit, vivant et profondément humain, où s’entrelacent divinités belliqueuses, figures rebelles et quêtes de liberté.
Elle vit aujourd’hui dans le Dorset, en Angleterre, avec son mari et ses fils.
Entre mythe, fiction et réalité historique
Ce qui rend Inanna aussi fascinant, c’est qu’il ne se contente pas de revisiter un vieux mythe : il reconstruit un monde ancien avec une minutie presque archéologique, tout en assumant pleinement sa part de fiction. Dans ses notes en fin d’ouvrage, Emily H. Wilson explique que son roman est une réécriture libre de l’Épopée de Gilgamesh, enrichie d’autres récits mésopotamiens et d’éléments purement imaginés. Si Gilgamesh est aujourd’hui reconnu comme le tout premier héros littéraire, ses aventures ont été retrouvées sous forme de poèmes gravés sur des tablettes d’argile en écriture cunéiforme, vieux de plus de 4 000 ans. Des textes étonnamment bien conservés, qui nous permettent aujourd’hui encore d’entrevoir les rêves, les peurs et les croyances des peuples de Sumer.
La démarche d’Emily H. Wilson est à la fois documentée et créative. Elle s’inspire de mythes anciens (comme celui de la Descente aux Enfers d’Inanna ou des envoyés d’Akka), mais aussi d’objets réels retrouvés dans les musées — comme le « bélier pris dans un buisson » ou les chars représentés sur l’Étendard d’Ur. D’autres éléments sont assumés comme entièrement fictifs, notamment les personnages comme Harga ou Ammut. Et pourtant, rien ne sonne faux, tant l’autrice parvient à tisser un récit crédible et humain dans un décor vieux de plusieurs millénaires. Ce mélange subtil entre faits historiques, inspirations mythologiques et libertés romanesques donne à l’ensemble une authenticité troublante.
Mythe, science-fiction… ou conspiration ?
Avec humour et recul, l’autrice reconnaît que certains lecteurs pourraient presque voir dans Inanna un roman de science-fiction ! Après tout, les Anunnaki font depuis longtemps l’objet de théories farfelues associant dieux antiques et extraterrestres. Sans y adhérer elle-même, Emily H. Wilson s’amuse à jouer avec ces imaginaires, évoquant des technologies antiques, des substances étranges et des objets magiques presque « alien » dans leur nature. Mais elle le répète : Inanna reste avant tout un roman, nourri de recherches rigoureuses mais aussi de passion narrative.
Elle conclut d’ailleurs ses notes avec des recommandations de lecture pour celles et ceux qui souhaitent aller plus loin : des ouvrages sérieux sur la mythologie sumérienne, la vie quotidienne à Sumer, ou encore l’archéologie des marais d’Irak. De quoi rappeler que, derrière cette fiction immersive, se cache un travail d’exploration du passé, mené avec autant de soin que d’imagination.
Avec Inanna, Emily H. Wilson réussit un pari audacieux : celui de réécrire l’un des plus vieux mythes de l’humanité à travers un prisme moderne, incarné, et profondément humain. En redonnant la parole à une déesse trop longtemps reléguée à un rôle secondaire dans les récits antiques, elle nous offre une fresque à la fois épique, sensible et subtilement politique. Ce roman, aussi captivant par sa narration que par sa richesse historique, ouvre une porte vers le passé tout en nous parlant du présent — des luttes de pouvoir, de la place des femmes, de la quête de liberté, mais aussi du poids des légendes dans la construction de nos identités. Et puis, soyons honnêtes : un roman qui mêle dieux, guerriers, conspirations, amour, guerre, destin tragique et poésie sumérienne, le tout servi dans une très belle couverture dorée… difficile de résister.




