Ce mercredi, j’ai eu le plaisir d’être invité·e par Les Films du Camélia pour découvrir Grafted, un film d’horreur néo-zélandais réalisé par Sasha Rainbow et écrit par Mia Maramara. Sorti en 2024 dans son pays d’origine, ce body horror engagé arrivera dans l’Hexagone le 5 novembre prochain. L’histoire nous plonge aux côtés de Wei, une jeune scientifique brillante qui reprend les recherches de son père afin de mettre au point un sérum de beauté révolutionnaire. À travers ce récit, Grafted aborde avec force le racisme, les discriminations vécues par les personnes immigrées et la pression des normes de beauté imposées par la société.
Naissance d’un traumatisme, origine d’une obsession
Le film s’ouvre sur un laboratoire où l’on découvre un scientifique absorbé par ses recherches, accompagné de sa fille alors encore enfant. L’homme souffre d’une malformation visible sur le visage, une tache rouge marquante, et consacre son travail à trouver un traitement capable de la faire disparaître, ainsi que de corriger les malformations congénitales en général.
Mais sa première expérience tourne au drame : l’essai est un échec, et le scientifique meurt brutalement sous les yeux de sa fille, impuissante et traumatisée.
Quelques années plus tard, l’enfant a grandi. On retrouve Wei, devenue une brillante jeune femme d’origine chinoise qui part s’installer en Nouvelle-Zélande pour y poursuivre ses études. Elle est hébergée par sa tante et sa cousine Angela, tout en continuant discrètement les recherches inachevées de son père. Elle-même porte les traces de la même maladie génétique que lui, ce qui la pousse à mettre au point un sérum de beauté capable de changer sa vie… mais à quel prix ?
Une équipe talentueuse portée par de jeunes actrices néo-zélandaises
À la tête de Grafted, on retrouve Sasha Rainbow, une réalisatrice néo-zélandaise qui signe ici son premier long-métrage de fiction. Elle s’est fait remarquer en 2018 avec le court documentaire Kamali, consacré à une jeune skateuse indienne de 7 ans. Le film a été salué à l’international, présélectionné aux Oscars et nommé aux BAFTA.
Sasha Rainbow coécrit Grafted aux côtés de Hweiling Ow, à l’origine du récit, et de Mia Maramara. Ensemble, elles livrent un film engagé qui mêle body horror et critique sociale. « Ce film nous confronte à ce que nous préférons souvent ignorer : la cruauté sociale et la façon dont elle fabrique ses propres monstres », explique la réalisatrice.
Le rôle principal de Wei est incarné par Joyena Sun, jeune actrice néo-zélandaise encore étudiante au Marist College. Elle avait été remarquée en 2016 pour son interprétation dans le court-métrage Wait, qui avait remporté le prix du meilleur court-métrage néo-zélandais au Festival international du film de Nouvelle-Zélande. Grafted marque sa première apparition dans un long-métrage.
À ses côtés, on retrouve Jess Hong, également néeo-zélandaise d’origine chinoise, déjà connue du public pour ses rôles dans les séries The Brokenwood Mysteries (2021) et Le Problème à trois corps (The Three-Body Problem, Netflix, 2024). Elle incarne ici Angela, la cousine de Wei, personnage ambivalent tiraillé entre ses racines et son rejet de l’“autre”.
Un body horror maîtrisé et glaçant
Dès sa première scène, Grafted nous plonge directement dans l’ambiance glaçante du film. On se retrouve aux côtés de Wei, impuissante face à la mort brutale de son père. Cette entrée en matière brutale et émotionnelle donne le ton : on est ici dans une horreur viscérale, au plus près du traumatisme.
Visuellement dérangeant, le film s’inscrit pleinement dans la tradition du body horror, avec de nombreuses scènes de mutilation et de torture. Les gros plans sur les visages déformés accentuent la douleur physique et psychologique des personnages. À cela s’ajoute un sound design particulièrement réussi, où chaque bruit de découpe ou de transformation corporelle participe à l’inconfort du spectateur ou de la spectatrice.
Cependant, Grafted ne sombre jamais dans la surenchère gratuite. La violence visuelle reste maîtrisée, justement pour ne pas éclipser le cœur du propos : le culte toxique de la beauté et les discriminations raciales.
Grafted est en effet une œuvre engagée et résolument féministe. En arrivant en Nouvelle-Zélande, Wei se confronte rapidement à l’hostilité des locaux, notamment envers les étudiants étrangers. Même sa cousine Angela, pourtant née sur place mais d’origine chinoise elle aussi, rejette ses origines, ses coutumes et son accent. Le film aborde ainsi avec force les tensions identitaires, l’auto-rejet et la violence du racisme intériorisé, tout en tissant un récit d’émancipation personnelle.
Beauté toxique et identité brisée : une critique sociale sous la peau
Wei est obsédée par sa malformation. Elle tente de la dissimuler tant bien que mal, en cachant son visage derrière une écharpe ou ses cheveux. Son obsession ne fait que s’intensifier au contact d’une société où le culte de la beauté est omniprésent. Entourée de jeunes étudiantes qu’elle juge toutes plus belles les unes que les autres, confrontée à des panneaux publicitaires glorifiant la perfection physique, Wei intériorise peu à peu l’idée qu’elle doit effacer ce qui la rend différente.
C’est justement cette pression insidieuse que Grafted choisit de dénoncer. Le film est une comédie noire née de l’expérience personnelle de Hweiling Ow, l’une des scénaristes, qui a voulu écrire une histoire d’horreur initiatique abordant à la fois le racisme vécu par les personnes immigrées et les injonctions normatives liées à l’apparence physique.
Avec Grafted, Sasha Rainbow bouscule les codes du cinéma de genre et s’inscrit dans la lignée des réalisatrices de la body horror féministe. Elle livre un récit hybride et puissant, à la croisée du film d’émancipation, du cinéma engagé et de la critique sociale acerbe.
Avec Grafted, Sasha Rainbow signe un premier long-métrage saisissant, à la fois viscéral et profondément politique. En mêlant body horror graphique et critique sociale acérée, le film met en lumière la violence invisible des normes de beauté, tout en offrant un regard nuancé sur les blessures de l’exil, du racisme et de l’identité fracturée. Porté par une mise en scène percutante, une interprétation juste et touchante de Joyena Sun, et une vision engagée de ses créatrices, Grafted s’inscrit dans la lignée des œuvres féministes qui utilisent le genre pour questionner notre rapport au corps, à la différence et à l’appartenance. Un film aussi dérangeant que nécessaire, qui ne se contente pas de faire frissonner, mais qui laisse une trace durable sous la peau.
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