Frankenstein est revenu sur le devant de la scène en novembre dernier avec une nouvelle traduction chez Bragelonne. Cette œuvre fondatrice, qui a traversé les siècles, reste étonnamment d’actualité. Cette réécriture s’appuie sur le roman original de 1818 de Mary Shelley et est orchestrée par Maxime Le Dain. Je n’avais jamais lu Frankenstein avant 2025 — oui, je suis légèrement en retard sur la publication de cet article, mais passons. J’avais de nombreux a priori sur l’œuvre : je savais que l’on était du côté de la science-fiction, mais je m’attendais à un récit très horrifique. En réalité, il n’en est rien. L’histoire de la créature de Frankenstein est aux antipodes de ce que j’imaginais, et je me suis tout simplement régalé à sa lecture.

Une œuvre fondatrice, née d’un éclair romantique

Publié en 1818, Frankenstein ou le Prométhée moderne marque l’entrée fracassante de Mary Shelley dans l’histoire littéraire. Écrit alors que l’autrice n’a que 18 ans, le roman naît d’un défi lancé lors d’un séjour à la villa Diodati, en Suisse, en compagnie de Lord Byron et Percy Bysshe Shelley. Mais derrière cette genèse presque mythique se cache une œuvre d’une profondeur vertigineuse, nourrie par les débats scientifiques, philosophiques et moraux de son époque. Frankenstein ne se contente pas de raconter l’histoire d’un savant et de sa créature : il interroge frontalement la responsabilité humaine face au progrès, la solitude, le rejet et les limites de la connaissance.

couverture d'un vieux livre de frankenstein

Le premier grand mythe de la science-fiction moderne

Souvent considéré comme la première œuvre de science-fiction de l’histoire, Frankenstein rompt avec le fantastique gothique traditionnel en ancrant l’horreur non plus dans le surnaturel, mais dans la science humaine. Victor Frankenstein ne pactise pas avec des forces occultes : il expérimente, observe, assemble et tente de comprendre les lois de la nature pour créer la vie. Ce basculement est fondamental. Mary Shelley anticipe déjà les grandes questions qui traverseront toute la science-fiction moderne : jusqu’où peut-on aller ?, que se passe-t-il quand la science dépasse l’éthique ?, le créateur est-il responsable de sa création ? Autant de thèmes que l’on retrouvera plus tard chez H. G. Wells, Isaac Asimov ou encore Philip K. Dick.

Une onde de choc culturelle toujours active

L’influence de Frankenstein dépasse largement le cadre du roman. L’œuvre a contribué à façonner l’imaginaire collectif autour de la figure du scientifique démiurge, souvent animé par de nobles intentions mais aveuglé par son ambition. La créature elle-même, bien loin du simple monstre muet popularisé par certaines adaptations, s’impose comme l’un des premiers personnages véritablement tragiques de la littérature moderne : consciente, sensible, cultivée, mais irrémédiablement condamnée à l’exclusion. Cette dualité — entre peur de l’autre et compassion — irrigue encore aujourd’hui la science-fiction, du robot conscient au clone abandonné, en passant par l’intelligence artificielle en quête d’identité.

C’est d’ailleurs précisément cet aspect qui m’a le plus marqué à la lecture. On s’attache profondément à la créature. À un moment clé du récit, celle-ci retrouve enfin son créateur et entreprend de lui raconter son histoire, depuis sa naissance. Mary Shelley donne alors la parole au monstre à travers un long monologue s’étendant sur plusieurs chapitres. Un choix narratif audacieux, qui aurait pu perdre le lecteur ou la lectrice, mais qui fonctionne admirablement. L’écriture est d’une telle justesse que l’on ne décroche jamais. Ce passage, d’une intensité émotionnelle rare, s’est imposé comme mon moment préféré du roman.

Du théâtre aux écrans : une œuvre sans cesse réinventée

Très tôt, Frankenstein quitte les pages du roman pour investir la scène. Dès le XIXe siècle, de nombreuses adaptations théâtrales fleurissent en Europe, contribuant à populariser le mythe auprès d’un public plus large. Mais c’est surtout le cinéma qui va figer certaines images devenues iconiques, notamment avec Frankenstein de James Whale, où Boris Karloff impose une silhouette devenue indissociable du monstre. Depuis, l’œuvre a connu d’innombrables relectures : de Mary Shelley’s Frankenstein de Kenneth Branagh à des variations plus libres, parfois expérimentales, parfois politiques.

Frankenstein à l’ère du jeu vidéo et de la pop culture

Le mythe s’est également infiltré dans le jeu vidéo, souvent de manière indirecte. Qu’il s’agisse de savants fous, de créatures artificielles ou de récits centrés sur la responsabilité du joueur face à ses actes, l’ombre de Frankenstein plane sur de nombreuses œuvres interactives. Des jeux d’aventure narratifs aux RPG en passant par les expériences indépendantes, la figure de la créature rejetée ou de la création incontrôlable continue d’inspirer les créateur·rice·s. Plus largement, Frankenstein est devenu un archétype pop, cité, détourné, réécrit, parfois vidé de sa substance, mais toujours reconnaissable — preuve de la puissance intacte du roman originel.

Mary Shelley et Maxime Le Dain : deux plumes, un mythe

Fille de la philosophe féministe Mary Wollstonecraft et du penseur politique William Godwin, Mary Shelley grandit dans un environnement intellectuel d’une richesse exceptionnelle. Très tôt confrontée à la mort, à l’exil et aux bouleversements personnels, elle nourrit une œuvre profondément marquée par la solitude, la responsabilité morale et les dérives du progrès. Si Frankenstein reste son roman le plus célèbre, Mary Shelley est également l’autrice de Le Dernier Homme, vision étonnamment moderne d’un monde ravagé par une pandémie, ou encore de Mathilda, longtemps resté inédit. Son œuvre, longtemps réduite à un seul titre, est aujourd’hui réévaluée comme l’une des plus audacieuses et visionnaires du romantisme britannique.

Pour cette nouvelle édition, la traduction est confiée à Maxime Le Dain, spécialiste reconnu des littératures de l’imaginaire. Il s’est notamment illustré par son travail autour de Howard Phillips Lovecraft, mais aussi par des traductions et adaptations d’œuvres majeures comme Alice au pays des merveilles, Scary Stories ou encore le comics Locke & Key. Une expertise précieuse, qui permet d’aborder le texte de Mary Shelley avec à la fois rigueur littéraire, sensibilité gothique et compréhension fine des codes du fantastique, au service d’une œuvre aussi exigeante qu’intemporelle.

Mary Shelley

Une iconographie au service du Prométhée moderne

La couverture de cette édition de Frankenstein frappe immédiatement par son élégance sombre et symbolique. Dominée par un fond noir profond, elle évoque à la fois la nuit, le deuil et l’inconnu — autant de thèmes centraux du roman. Le choix d’une palette restreinte, mêlant noir, doré et blanc, confère à l’ouvrage une aura presque sacrée, comme s’il s’agissait d’un grimoire scientifique ou d’un traité interdit. Le titre, encadré de motifs anguleux rappelant des éclairs, renvoie directement à l’imaginaire de l’électricité et de l’expérimentation, pilier du mythe de Frankenstein.

Au centre, la silhouette de la créature se détache, représentée de manière anatomique et fragmentée, presque clinique. Loin de l’icône monstrueuse popularisée par le cinéma, ce corps nu, filiforme et désarticulé suggère une création inachevée, fragile, en tension permanente. Les lignes dorées qui l’entourent évoquent à la fois des circuits, des éclairs ou des schémas scientifiques, soulignant le lien intime entre science et transgression. En contrebas, les instruments stylisés rappellent un laboratoire ancien, à mi-chemin entre l’alchimie et la science moderne. Une couverture qui ne cherche pas à effrayer frontalement, mais à interroger, fidèle à l’esprit du roman : celui d’une œuvre où l’horreur naît moins du monstre que du regard que l’on pose sur lui.

En refermant Frankenstein, difficile de ne pas mesurer à quel point le roman de Mary Shelley demeure brûlant d’actualité. Plus de deux siècles après sa publication, cette œuvre continue de questionner notre rapport au progrès, à la responsabilité et à l’altérité avec une justesse troublante. Cette nouvelle traduction, portée par le travail rigoureux et sensible de Maxime Le Dain, offre une porte d’entrée idéale — ou un retour — vers un texte trop souvent résumé à son mythe. Loin de l’horreur pure, Frankenstein s’impose avant tout comme un récit profondément humain, bouleversant et universel. Une lecture essentielle, qui rappelle que les véritables monstres ne sont pas toujours ceux que l’on croit, et que certains classiques n’ont jamais été aussi vivants.

Points forts
Une œuvre toujours d’actualité

La profondeur de la créature

Une traduction solide et accessible

Une édition soignée
Note de la rédac
8
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Points faibles
Un rythme parfois exigeant

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