De la passion à la création : comment Matthieu Teulé a bâti son propre univers de comics

Depuis plusieurs années, Matthieu Teulé s’impose comme une plume passionnée et engagée dans l’univers du comics indépendant francophone. À la tête de l’association Dans Tes Comics, il a donné vie à Héritage, une série super-héroïque qui mêle action, récit initiatique et regard personnel sur la transmission. Alors que le tome 2 est actuellement en financement participatif sur Ulule, nous avons voulu en savoir plus sur son parcours, sa passion pour le 9e art, et la manière dont il bâtit, page après page, un univers à la fois sincère, héroïque et résolument humain.

Présentation & parcours

Pouvez-vous vous présenter ?

Bonjour, je m’appelle Matthieu Teulé et je suis scénariste de la série « Heritage » et co-scénariste avec Jessy Spahija de la série « Retour au Normandy ».

Matthieu Teulé

Pouvez-vous me parler de votre parcours professionnel, de vos études dans les domaines du journalisme et du cinéma ?

J’ai fait des études de Droit bien trop longues dans une fac horrible (Assas pour ne pas la citer) mais heureusement j’ai pu bifurquer avant qu’il ne soit trop tard vers des études de journalisme qui m’ont aussi déçues de par le cynisme qu’il y régnait puis le cinéma. Bref j’ai été très longtemps étudiant.

Quel est votre lien avec l’univers des comics ? Quand est née cette passion et comment l’avez-vous entretenue ?

Cette passion est née très tôt en me baladant sur les quais à Paris avec ma mère. Nous sommes tombés sur un paquet de vieux Strange et c’est devenu un petit rituel d’aller régulièrement le samedi, acheter quelques Strange. J’ai très vite délaissé Tintin, Lucky Luke et Astérix pour Spider-man, les 4 Fantastiques, Daredevil et Iron Man.

Pouvez-vous citer quelques œuvres qui vous ont marqué et nous dire pourquoi ?

En plus des Strange que je dévorais :

Dr Doom/Dr Strange : Triomphe et Tourment, ça date de 1989, c’est écrit brillamment par Roger Stern et divinement dessiné par Mike Mignola. C’est une graphic novel qui voit Dr Strange et Dr Doom s’allier pour aller délivrer l’âme de la mère de ce dernier. Ça m’avait beaucoup marqué notamment car c’était la première fois que je voyais un super-villain dépeint de cette façon.

Locke and Key, écrit par Joe Hill et dessiné par Gabriel Rodriguez. Le dessin me rebutait mais le scénario est tellement brillant. C’est sorti en 2008, donc on va dire relativement récent mais c’est déjà un classique.

Akira de Katsuhiro Otomo, je l’ai lu très jeune, pour une introduction au genre manga, ça fout une sacrée claque. D’ailleurs, c’est à la même époque que j’ai découvert The Dark Knight Returns de Frank Miller, là aussi grosse claque pour moi qui ne connaissait Batman que via la série TV ultra kitch.

Après, je pourrais en citer tellement : La Ligue des Gentlemen Extraordinaires d’Alan Moore (et d’ailleurs tout Alan Moore), beaucoup de Kirkman, Rising Stars et Midnight Nation de Michael Straczynski, les X-Men de Claremont évidemment… bon je m’arrête là parce que ça va être trop long.

dr stange Dr doom Triumph and Torment

Origines de l’association

Comment est née l’association Dans Tes Comics ?

L’idée c’était surtout de bien séparer mon compte bancaire de celui de l’association afin que tous les revenus liés aux projets comics et BDs aillent uniquement dans la création de nouveaux comics, quel que soit ma situation financière personnelle. Par contre l’inverse n’est pas vrai, j’injecte de temps en temps de l’argent personnel sur le compte de l’association. Mais dans ce sens-là, cela me paraît normal.

Et pour le nom de l’association, ça vient d’un pari avec un ami, je lui avais dit pour blaguer que si je montais un jour une boîte ou une association, je l’appellerais « DTC ». Il ne m’a pas cru et j’ai gagné mon pari. Par contre malheureusement on n’avait rien parié.

Avez-vous déjà accompagné d’autres artistes ou projets via Dans Tes Comics ?

Non, pour l’instant uniquement les miens au scénario, mais j’ai la chance d’avoir eu pas mal d’artistes que j’ai pu rémunérer via l’association (rémunération qui n’est malheureusement jamais à la hauteur de leur talent).

Création d’Héritage et univers artistique

Le premier tome d’Héritage pose les bases d’un univers et de personnages solides. Quelles ont été vos inspirations et depuis combien de temps travaillez-vous sur le scénario ?

Merci beaucoup. Je serai bien en peine de répondre. J’essaie de ne copier personne et par exemple je ne voulais surtout pas imiter « Invincible » mais plusieurs lecteurs y ont vu des ressemblances. J’ai sûrement été influencé par un tas de comics, notamment « Invincible » qui est un excellent comics, mais je fais au mieux pour essayer d’être le plus original possible.

Je dirais que mon influence, c’est plutôt les Spider-Man de l’époque de l’apparition du Super-Bouffon. J’aimais ces comics qui avaient certes une trame sur plusieurs épisodes mais dont chaque épisode avait un début, un milieu et une fin.

Sur le scénario, je ne sais pas du tout depuis combien de temps je suis dessus. D’abord parce que j’ai une très très mauvaise notion du temps et ensuite parce que n’ayant été pressé par aucune deadline (même si maintenant ce n’est plus le cas vu que l’on doit garder un bon rythme pour la suite d’Héritage), j’ai eu le temps de laisser mûrir longuement le projet et de le retravailler sans cesse.

Le personnage de Sophia est central dans Héritage : comment est-elle née ? Est-elle inspirée d’une personne réelle ou d’un archétype de super-héroïne que vous vouliez revisiter ?

J’ai écrit ce personnage comme si c’était moi et ai changé le sexe pour que ça soit un peu moins égocentrique. Et puis il n’y a pas tant de super-héroïnes que ça et encore moins de super-héroïnes métisses. Donc tout ceci est apparu comme une évidence. Et pour le nom, rien de très original, c’est le prénom de ma fille.

Comme archétype, comme j’ai grandi avec Marvel, je suis plus attiré par les super-héros ou super-héroïnes qui galèrent, qui apprennent de leurs erreurs et qui ont des adversaires bien plus puissants qu’eux. Je les trouve plus intéressants en tant que lecteur et donc en tant que scénariste. J’ai toujours trouvé, de base, Peter Parker plus intéressant que Bruce Wayne même si bien évidemment cela dépend de l’équipe créative : je trouve à titre personnel les derniers Amazing Spider-Man par Joe Kelly très très décevants (pour rester poli) alors que le relaunch de Batman par Matt Fraction est brillant.

Tome 1 heritage

Vous avez collaboré avec un premier dessinateur pour le tome 1, et un autre artiste s’occupe du tome 2. Est-ce un choix de direction artistique ou une contrainte de production ?

Le dessinateur du tome 1 malheureusement disparaissait de la circulation pendant plusieurs semaines voire plusieurs mois avant de réapparaître, et le temps commençait à méchamment s’écouler depuis la sortie du Tome 1. J’ai essayé de l’attendre le plus possible mais au bout de trois ans, c’était mettre la série en péril que de continuer à l’attendre. J’avais l’impression de trahir la confiance de ceux qui avaient soutenu le premier tome. Vous imaginez ? Il s’est écoulé trois ans depuis la sortie du premier numéro !

Alors je me suis mis à la recherche d’un dessinateur talentueux et fiable qui n’allait pas disparaître et réapparaître à sa guise. C’est déjà assez compliqué et stressant de monter un projet comme celui-là, je ne voulais pas continuer à me rajouter un stress supplémentaire avec le dessinateur. Heureusement, j’ai eu la chance de rencontrer Marvin Traoré et de ce côté-là au moins, je suis serein ! Et je continue d’avoir des nouvelles épisodiquement de Natalio, le dessinateur du premier tome.

Marvin Traoré

Comment s’organise la collaboration entre le scénariste et le dessinateur ? Travaillez-vous à distance, en tandem, ou par étapes distinctes ?

On travaille à distance, je lui donne le scénario avec les dialogues puis avec le découpage. J’essaie de faire un découpage le plus précis possible et souvent, il me propose de meilleures idées, je change alors le découpage et on avance comme cela. Marvin me fait un brouillon, que je valide, avec parfois quelques modifications. Puis une version crayonnée qui généralement est nickel, mais parfois on fait encore des micros ajustements, puis après dernière validation, Marvin passe à l’encrage.

 bureau de Matthieu Teulé

Communauté & engagement

Votre deuxième campagne participative a atteint les 100 % de financement en seulement neuf jours. Êtes-vous satisfait de cette réussite ? Pensez-vous pouvoir atteindre les 200 % avant la date butoir ?

Très satisfait, bien sûr ! On parle d’un petit comics qui a la malchance d’avoir eu trop de temps d’attente entre le numéro 1 et le numéro 2 et même si cette attente n’est plus qu’un mauvais souvenir, ça aurait pu refroidir bon nombre de lecteurs. Et pour être tout à fait franc, je pense d’ailleurs que ça en a fait fuir certains, ce que je ne peux évidemment pas leur reprocher. Je suis d’autant plus reconnaissant envers ceux qui ont eu la patience et qui continuent de nous soutenir.

De plus, non seulement il y a énormément de comics disponibles dans les librairies mais il y en a aussi énormément sur Ulule. La concurrence est vertigineuse ! Si on rajoute à ça, la situation économique qui fait que beaucoup de gens ont des fins de mois difficiles… C’est un petit miracle qu’Héritage soit arrivé à être financé à 100 % aussi vite.

J’espère vraiment atteindre les 200 % car cela me permettrait d’offrir sans trop me ruiner (et là, c’est mon compte perso qui évidemment va un peu renflouer les caisses de l’association) une nouvelle version du numéro 1. Et si on arrive à atteindre les 200 % assez tôt, j’ai, je crois, que j’aurai plus de chances de trouver des nouveaux lecteurs/contributeurs qui auront comme ça, d’un coup, les deux premiers numéros. Et le but, c’est évidemment que le plus de personnes lisent Héritage.

Quelle place occupe la communauté dans vos projets ? Est-ce qu’elle influence certaines décisions créatives ?

C’est un énorme soutien et vous n’imaginez pas à quel point je suis reconnaissant de voir que des gens que je ne connais pas forcément, soutiennent « Héritage », participent, en parlent…

Pour les décisions créatives, oui et non. L’histoire des 5 numéros est déjà bouclée, car il était important pour moi en écrivant le premier numéro de savoir où j’allais et comment ça allait se terminer. Mais par exemple, j’ai eu des demandes pour apparaître dans le tome 2 alors sur la forme oui, on peut dire que la communauté m’a influencé parce que j’ai décidé de changer l’apparence de certains personnages pour qu’ils ressemblent à certains contributeurs.

Production & financement

Pourquoi avoir choisi Ulule plutôt qu’une autre plateforme de financement ?

Je voulais une plateforme simple d’utilisation, qui soit axée sur le marché français et qui soit surtout tournée vers l’édition et à l’époque du premier numéro, c’est Ulule qui cochait toutes ces cases. Je ne sais pas si c’est encore le cas ou s’il y a d’autres plateformes de financement plus intéressantes aujourd’hui, mais comme j’ai commencé sur Ulule, c’est plus logique de faire grandir le projet là-bas.

Même si je ne vous cache pas qu’au bout de la troisième campagne réussie chez eux, j’aurais aimé un petit coup de pouce de leur part : une petite mise en avant, un post, enfin quelque chose. Après tout, ils prennent un petit pourcentage à chaque fois qui n’est pas négligeable. Mais bon, pour l’instant « Héritage » n’a pas attiré leur attention.

Qu’avez-vous appris de votre première campagne participative qui vous a aidés à mieux préparer la seconde ?

Qu’il fallait que je communique le plus tôt possible parce que sur la première campagne, pas mal de personnes ont voulu soutenir, mais sont arrivées trop tard car ils n’avaient pas entendu parler d’Héritage à temps.

J’ai aussi appris qu’un réseau comme Instagram n’est pas un réseau si efficace que ça pour une collecte Ulule en comparaison d’un vieux réseau comme Facebook. Ce qui ne m’empêche pas d’être très actif sur Instagram.

Il faudrait que je sois sur TikTok, Twitch et Discord mais je n’ai pas assez de temps. Alors, si jamais vous avez des lecteurs qui sont sur ces réseaux, surtout n’hésitez pas, je suis sûr que ça permettrait de toucher encore un autre lectorat. Et « Héritage » a vraiment besoin du plus de visibilité possible. Ce qui me donne l’occasion de vous remercier pour cette interview et pour l’intérêt que vous portez à ce petit projet. (Lecteurs, lectrices, vous savez ce qu’il vous reste à faire !)

Quels ont été les plus grands défis logistiques ou financiers rencontrés depuis le lancement de Héritage ?

Je dirais que c’était de trouver un très bon imprimeur pour être sûr que le résultat aurait la qualité souhaitée. Après le reste de la logistique, avec une bonne organisation, ce n’est pas très compliqué.

Financièrement, comme je ne veux pas faire trop attendre les lecteurs, je lance la création des pages bien avant de lancer la campagne donc c’est un peu un saut dans le vide (surtout pour le premier) car je dois payer les pages avant même d’avoir l’assurance qu’elles seront remboursées par la campagne. C’est aussi pour cela qu’il est si important que l’on dépasse les 200 %. Et même si par bonheur on faisait beaucoup plus, cet argent servirait à avancer la prochaine campagne.

L’avenir d’Héritage et de Dans Tes Comics

Aimeriez-vous adapter Héritage dans un autre format à l’avenir (court-métrage, série animée, roman graphique complet) ?

Je suis complètement concentré sur le fait de réussir à sortir les 5 numéros avec la meilleure qualité possible aussi bien au niveau du scénario que du dessin et de la fabrication pour me poser la question des autres formats. C’est pour moi le plus important.

Une fois qu’on aura réussi cela, l’idée c’est de le proposer à un éditeur anglo-saxon pour qu’Héritage puisse continuer à vivre de l’autre côté de l’Atlantique. Et puis qui sait, peut-être y aura-t-il une édition en espagnole voire en allemand. Ça serait chouette.

Pour un autre format, puisque vous me posez la question, je me dis que si un jour (peut-être grâce aux imprimantes 3D) je pouvais faire quelques figurines, j’avoue que ça pourrait être assez génial. Un peu comme les figurines Star Wars ou G.I. Joe ou des Guerres Secrètes… C’est malin avec votre question, je vais me mettre ça en tête maintenant… Bon, et pourquoi pas une statuette qui reprendrait la couverture du numéro 2 de Trevor Hairsine ?

Si vous pouviez collaborer avec un artiste ou un éditeur en particulier, qui choisiriez-vous et pourquoi ?

En artistes, j’ai eu la chance de travailler avec plein de personnes que j’admire via « Héritage » et via « Retour au Normandy ». Il en reste beaucoup d’autres mais je ne vais pas les citer car je ne voudrais pas spoiler les couvertures des prochains tomes de « Héritage ».

Que diriez-vous à un jeune auteur ou illustrateur qui voudrait se lancer dans la bande dessinée indépendante ?

À un jeune auteur, je lui dirais déjà de trouver un jeune illustrateur. C’est trop compliqué de démarcher avec juste un scénario, aussi bon soit-il. Et je leur dirais de foncer, parce que même si les financements participatifs ne sont plus l’eldorado qu’ils ont pu être (la faute à plein d’escrocs qui ont proposé des projets qui n’ont jamais abouti, mais aussi parce qu’il y a beaucoup beaucoup plus de projets de qualité avec lesquels ils seront en concurrence), ces financements participatifs leur permettront non seulement de financer une partie voire la totalité de leur projet, mais ça leur créera aussi une base de lecteurs. Ce qui est le plus important pour bien commencer.

Après, je leur conseillerai de débuter par un petit projet bien ficelé et original avant de partir sur une énorme saga. Il vaut mieux (mais ce n’est que mon avis) commencer avec un petit truc de qualité pour montrer ce dont vous êtes capables et accrocher des lecteurs.

Et enfin, pourquoi les lecteurs et lectrices devraient-ils soutenir Héritage #2 sur Ulule ?

Parce qu’on y met tout notre cœur. Parce que les pages de Marvin sont sublimes et dynamiques, parce que je vous promets une petite histoire originale, parce que si des artistes chevronnés comme Trevor Hairsine soutiennent le projet c’est que, ça ne doit pas être si mal. 😉

À travers cet échange, Matthieu Teulé nous offre une plongée sincère dans la réalité de la création indépendante, faite de passion, de persévérance, mais aussi de doutes, de paris risqués et de communauté fidèle. Héritage n’est pas qu’un comics de plus dans l’univers super-héroïque : c’est une œuvre portée par une vision personnelle et une volonté de raconter des histoires qui comptent. Que vous soyez fan de Spider-Man, amateur·rice de récits d’émancipation ou simplement curieux·se de découvrir un projet indie prometteur, la campagne Ulule pour Héritage #2 est une aventure à suivre de près — et à soutenir de tout cœur.

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