Lost Judgment : Une vision acide de la justice japonaise.

Yagami et Kaito, son acolyte montrent un insigne d'avocat

Au Japon, 99% des affaires pénales font l’objet d’une condamnation. Cette statistique impressionnante nous amène à réfléchir sur l’efficacité réelle de la justice japonaise, de son fonctionnement et de son empreinte sur la société. Sujet que Lost Judgment, spin-off de la Saga Yakuza du studio Ryū ga Gotoku maîtrise à la perfection. Je vous invite aujourd’hui à vous plonger dans un monde de corruption, d’apparence et de violence, le tout servi avec une bonne dose de gameplay immersif ! Soyez prévenus : présence de spoils mineurs et majeurs sur Lost Judgment !

Un studio ancré dans la société japonaise contemporaine.

Le studio Ryû ga Gotoku est un studio interne à SEGA créé le 31 août 2011. Ils sont surtout connus pour leur saga emblématique : Yakuza. Cette série de jeu débutée en 2012 a conquis bien des joueuses et joueurs dans le monde entier pour une raison très simple : ce sont de véritables médias touristiques et immersifs !

En effet, le studio nippon est on ne peut plus ancré dans la société japonaise, ses us et coutumes, ses traditions ancestrales et ses divertissements si intrinsèques au pays du soleil levant. Une telle ambition de proposer des jeux immersifs, un peu loufoques et surtout profondément japonais se résulte en une série de jeux dépeignant une réalité glauque du Japon que la plupart des occidentaux ne peuvent percevoir, occultés par les rues aux néons éblouissants. Si la série se distingue par ses combats nerveux et loufoques (tenté par une baston à coups de vélos ?), ce sont ses personnages attachants, son histoire captivante et ses mini-jeux et quêtes secondaires prenantes qui font toute la différence pour la saga.

Kazuma Kiryu, héros de la plupart des opus de la saga Yakuza dans un video club
Un exemple parfait d’immersion : le héros de Yakuza se retrouve dans un vidéo club. L’immersion se fait davantage sentir avec des posters qui ont réellement existés sur les murs !

Lost Judgment : Ce spin-off de l’autre côté de la Loi.

Sorti en Europe en septembre 2021 sur PS4 et en septembre 2022 sur PC, ce sequel à Judgment datant de 2019 met en scène un protagoniste avocat et détective privé dans les rues agitées de Kamurocho (le Kabukicho de SEGA, fameux quartier rouge de Tokyo.) : Takayuki Yagami. Pour la première fois depuis la création du studio, l’on nous glisse dans la peau d’un homme qui sert la justice plutôt que les Yakuza.

Ce jeu de baston en monde semi-ouvert ressemble en tout point à la série des Yakuza tout en proposant une point de vue attaché à un sens de la justice plus « légal ». Ne vous détrompez pas : Yagami est tout aussi vif et belliqueux que son opposé yakuza et obéi à son propre code moral qui vient parfois s’opposer à ce que la Loi japonaise prévoit. C’est d’ailleurs pour ça que notre étude de ce jeu est si pertinente; nous avons une vision plus précise de la loi japonaise qui se voit challengée par la vision de notre héros en perfecto de cuir.

Vue du héros en contreplongée
Takayuki Yagami, le héros bastonneur de Lost Judgment

C’est donc à grand renfort de coup de pieds et de vélo dans la tronche que nous allons pouvoir nous intéresser au vif du sujet : cette vision acide et cinglante de la justice japonaise par le biais d’une histoire dramatique et objective sur le système légal japonais.

Entre apparences et immobilisme : la justice moquée.

Lost Judgment s’ouvre sur une scène de tribunal. Ehara, un policier de longue date est accusé de harcèlement sexuel dans le métro. C’est ici une pratique tristement célèbre et malheureusement trop fréquente au Japon: le chikan (frottement corporel non consenti) est un fléau qui touche les japonaises, essentiellement dans les transports en commun, souvent bondés.  Des preuves vidéos sont montrées, il est confondu par une analyse des fibres des sous-vêtements de sa victime et il admet lui même le crime. Cependant, dans un coup de théâtre si cher à la narration des jeux du studio, il présente à la foule et aux juges et jurés des informations sur un meurtre qui s’est produit, il y a de ça quelques temps à Yokohama, une autre ville visitable de cet opus.

Ce meurtre, c’est lui même qui l’a commis avec l’aide d’un groupe de malfaiteurs que Yagami devra inlassablement traquer. Toute cette affaire de harcèlement sexuel n’était qu’un vaste coup monté pour ridiculiser une justice qui n’a pas su protéger son fils, victime de harcèlement scolaire et poussé au suicide. Cette affaire devient la bête noire du système judicaire : en effet, pour juger Ehara pour meurtre, la Cour se doit d’admettre en public qu’elle a été trompée et ridiculisée : impensable pour un système judiciaire si attaché à ses apparences. En effet, la justice japonaise, tout comme sa société en générale est très structurée, ordonnée et basée en quasi totalité sur sa réputation infaillible. Qu’en est-il alors quand un coup monté vient briser cette image ?

Akihiro Ehara debout face au juge dans un tribunal à Tokyo
Akihiro Ehara se prépare à faire voler l’image de la justice en éclat en annonçant qu’un meurtre a été commis

Il en va de même pour une autre problématique du jeu toute aussi centrale : le harcèlement scolaire. En effet, si toute cette affaire de vengeance et de justice rendue par soi-même est lancée, c’est parce que, pour des institutions comme l’éducation ou la police : L’image et la réputation sont plus importantes que la justice. 

Au Japon, comme l’on nous le montre dans le jeu, il vaut mieux étouffer une affaire par tous les moyens que de voir son image être ternie. Ce triste état des choses ne fait que renforcer la narration cinglante de Lost Judgment : un policier en service qui se forge un alibi en béton pour servir lui-même une justice macabre, à la place de ceux qui auraient dû la servir. L’enquête de Yagami l’amène aussi à se confronter à des organisations agissant dans le secret pour couvrir les différentes affaires abordées montrant encore davantage que la corruption est rampante dans la société nippone. La police elle-même est muselée dans cette affaire haletante : Yagami comprend que la hiérarchie se préoccupe davantage de politique interne, d’apparence et de pseudo droiture que de volonté pure et dénuée d’intérêts personnels de rendre une justice équitable.

Un gameplay au service de la vision souple de la Justice de Yagami.

La baston !

Yagami est un détective privé qui obéi à son propre code moral, il n’hésite donc pas à enfreindre quelques règles pour parvenir à ses fins ! C’est donc un gameplay de baston survolté qui nous attend dans cet opus. Notre héros dispose de quatre styles de combat tous utiles et différents pour se frayer un chemin dans le monde brutal de la pègre japonaise et de son système judiciaire.

Les compétences, déblocables de différentes manières vous permettent de vous spécialiser dans votre style de combat préféré tout en ajoutant à votre arsenal les compétences de « heat action » ces coups spéciaux spectaculaires qui défient les lois de la gravité ! Les styles de combat de Yagami sont à la hauteur de sa réputation : un détective prêt à tout pour faire la lumière sur les affaires les plus sordides et qui n’a pas peur de se salir les mains pour une cause plus grande que lui-même !

Yagami en plein combat contre Yu Kitakata, son némésis
Yagami en plein combat contre Yu Kitakata, son némésis

Un monde semi-ouvert organique

Dans cet opus, il nous est possible de voyager entre Kamurocho, quartier chaud et animé de Tokyo et Yokohama, belle ville portuaire. Ces espaces de jeu sont également une réflexion des thématiques de Lost Judgment puisqu’elles dépeignent un univers où la vie quotidienne d’apparence calme des Japonais se mélange au caractère sordide de la pègre et de la petite criminalité. C’est également dans cet univers haut en couleur que Yagami pourra s’adonner à de nombreux mini-jeux. Qu’il s’agisse de golf, baseball ou karaoké, vous trouverez de quoi vous divertir entre deux enquêtes.

Les villes sont aussi truffées de bars, restaurants et magasins divers et variés pour reprendre un peu de votre barre de vie tout en vous donnant l’envie irrépressible de lâcher votre partie pour aller manger des sushis. Le monde de Lost Judgment est grand et détaillé, sa capacité à nous immerger est bel et bien présente puisque vous vous trouverez à admirer le paysage urbain proposé tant il est part intégrante de la narration.

Le héros se tient dans le quartier chinois de Yokohama
Yagami se promène dans le vibrant quartier chinois de Yokohama

Pour conclure, l’on peut dire que ce Lost Judgment propose une vision très critique de la société japonaise et de son système judiciaire. Le jeu prend plaisir à nous promener dans un univers sombre bardé de complots et de coups bas tout en prenant la peine de nous immerger dans la réalité crue de la criminalité. Servi par un gameplay qui vient égayer un peu cette fresque dramatique, le jeu s’avère être une leçon pour les joueuses et joueurs qui s’interrogent sur leur sens de la Justice. Avec des cinématiques réalistes et des graphismes soignés, nous nous retrouvons entraînés dans une histoire qui tient en haleine tant par son côté divertissant que par la réflexion qu’il nous invite à prendre sur le bien, le mal, ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. En somme, un jeu à la fois plaisant à jouer et offrant une vision différente du Japon qui nous est souvent vendu comme un pays de rêve où tout est beau et à sa place. 

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