En mars dernier est paru le premier tome d’Arborescentes, une œuvre singulière signée Frédéric Dupuy qui nous propose une véritable ode à la nature et à la féminité. Ce roman nous entraîne dans un univers foisonnant de mystères, de beauté et de plantes aux propriétés étonnantes, mêlant habilement réalisme contemporain, science-fiction et fantasy. Suivi de près par un deuxième tome paru en mai, Arborescentes s’annonce comme une saga en quatre volumes, dont les prochains épisodes sont attendus pour août et novembre 2025. Mais pour l’heure, concentrons-nous sur ce premier tome, point de départ d’un voyage aussi étrange que fascinant.
Aux portes de l’inconnu : quand le réel bascule dans l’étrange
Certaines vérités sont enfouies pour de bonnes raisons.
Il est des endroits dans le monde dont on ne saurait dire qu’ils accueillent des enfants tant les environs sont lugubres et les lieux austères. Tel est l’orphelinat des Soeurs Aniel. Avec ses grandes fenêtres à barreaux et ses portes en métal aux lourds battants, on croit entrer dans une ancienne prison, ou dans un asile de fous. Ou pire encore, dans une banque.
Petite, boulotte et bougonne, avec des yeux cernés jusqu’à l’os, Hélène y vit dans une minuscule chambre et n’en sort que la nuit. Hélène a juré de ne plus dormir, et c’est un travail de tous les instants. Elle est atteinte de la Maladie de la Belle au Bois dormant, qui peut frapper à tout moment et l’emporter dans un sommeil infini, comme sa mère avant elle.
Il n’existe pas de remède, aucun traitement connu à cette forme de narcolepsie, qui demanderait des dispositifs bien trop coûteux pour le nombre de cas connus en France, même pour des laboratoires aux poches profondes. Même pour les laboratoires Varkoda, dirigés par l’inflexible héritier de la famille fondatrice, connu pour s’arroger des brevets au prix de la destruction de la jungle équatoriale amazonienne, et au mépris de la vie humaine.
Et pourtant, une étrange infirmière entraîne Hélène dans son sillage, vers un hôpital et un monde aux ressources inexplicables, un lieu extraordinaire, enchâssé dans une forêt introuvable tel un bijou brillant dans un écrin vert, qui lui offrira peut-être un avenir, et un rôle à sa mesure dans le combat fantastique qui s’annonce.
Car les forces ancestrales bientôt réveillées par Hélène et Arès Varkoda dépassent l’entendement, et l’équilibre fragile entre nature et humanité est en péril.
Le premier tome d’Arborescentes nous plonge dans un univers étrange et déroutant. On peine d’abord à se situer : est-ce notre monde ? Un futur lointain ? Le passé ? Finalement, au fil des chapitres, on trouve nos repères, et l’on comprend que Frédéric Dupuy s’amuse à brouiller les pistes et à mélanger les genres avec subtilité. Même si l’immersion peut sembler difficile au début, on se laisse rapidement happer par l’intrigue et les mystères qui entourent la serre et l’entreprise Varkoda. L’auteur impressionne par son sens du secret, par ses ani-méchas fascinants, mais aussi par la violence qui traverse tout le récit : une violence faite à la nature, aux femmes, et qui s’incarne aussi dans les actions de l’héroïne vers la fin du premier tome.
On découvre dans Arborescentes des personnages touchants, complexes et profondément humains, chacun mû par une conscience, des doutes et des objectifs plus ou moins louables. Étrangement, on s’identifie un peu à chacun d’eux — même à Arès, qui cherche désespérément à guérir de sa maladie. Et, au fond, qui ne tenterait pas le tout pour le tout face à la mort ? L’évolution d’Hélène est tout aussi marquante : on la sent seule, perdue et vulnérable au début de l’histoire. Mais à mesure qu’elle découvre le monde, les merveilles de la serre, puis les épreuves de la vie — harcèlement, deuil, violence —, son caractère se forge, la transformant en une héroïne forte et singulière.
Un monde végétal enchanteur digne d’un Alice sous LSD
L’auteur nous plonge avec minutie dans l’univers merveilleux de la serre, un passage particulièrement marquant du roman, car nous le découvrons à travers les yeux émerveillés d’Hélène. Chaque détail est soigneusement décrit, donnant vie à un écosystème à la fois étrange et féerique. On y croise les Ark’lit, ces créatures-soignantes qui bercent les patient·es, les lavent et changent leurs vêtements grâce à des fils de soie. Les repas, eux, sont servis sur une table mille-pattes qui s’anime toute seule aux heures de déjeuner.
Le bestiaire végétal et mécanique est tout aussi fascinant : des géraniums catapultes, des plantes plus ou moins accueillantes, mais toutes d’une beauté et d’une originalité saisissantes. Sans oublier les oiseaux-écureuils mécaniques et bien d’autres bizarreries fantastiques. Ce passage nous transporte dans un univers onirique aux allures de conte, un peu comme si Alice au pays des merveilles rencontrait la biotechnologie, où l’émerveillement se mêle à l’inquiétante étrangeté. Un moment suspendu, qui marque une pause poétique dans la noirceur ambiante du récit.
Une féminité discrète, mais bien enracinée
Si la quatrième de couverture évoque une ode à la féminité, cette promesse peut surprendre tant elle se manifeste de manière souterraine, subtile, presque organique. On ne trouve pas ici de grandes déclarations féministes ou de personnages caricaturalement « empowerés ». Ce sont plutôt des figures de femmes cabossées, marginales, profondément humaines, qui imposent leur présence par leur résilience et leur singularité. Hélène, alias Méline, avec ses cernes, ses silences et son refus de dormir, incarne une forme de résistance passive, un refus de se plier à l’injonction du repos, de l’abandon, du renoncement. Elle lutte à sa manière, par la simple volonté de survivre, de ne pas sombrer, là où tant d’autres auraient cédé.
Autour d’elle gravitent d’autres femmes tout aussi fortes à leur façon : l’étrange infirmière-guide, la scientifique intrépide, la gardienne rugueuse au grand cœur. Elles ne sont pas parfaites, ni lisses, ni idéalisées : ce sont des femmes complexes, qui portent en elles des histoires, des douleurs et des ambitions. Le féminisme de Arborescentes ne passe donc pas par les discours, mais par l’attention portée à ces trajectoires de vie féminines, trop souvent invisibles dans les récits d’aventure. En cela, Frédéric Dupuy rend hommage à une féminité plurielle, loin des clichés, profondément ancrée dans le réel comme dans l’imaginaire.
La plante-grenouille et les cendres de l’Amazonie
Enfin, Arborescentes est aussi une ode à l’écologie, mais surtout un cri d’alarme contre la bêtise humaine. Le roman aborde des thèmes particulièrement durs, à commencer par la déforestation, incarnée par l’entreprise fictive Varkoda, prête à tout détruire pour s’emparer d’une mystérieuse “plante-grenouille” aux propriétés médicinales révolutionnaires. Forêts, végétation, villages entiers : rien ne résiste à sa quête de profit. Un passage marquant se déroule au cœur de l’Amazonie, où une tribu autochtone voit son village ravagé par les flammes, causées par les interventions brutales de l’entreprise. Le feu dévore tout, obligeant les habitant·es à fuir, provoquant des morts et une délocalisation forcée, dans une scène aussi poignante que révoltante.
Ce drame fictif fait écho aux réalités bien concrètes que connaît notre monde : en 2019, par exemple, les feux de forêt en Amazonie ont atteint un pic alarmant, liés en grande partie à la déforestation illégale encouragée par des intérêts agricoles ou industriels. Des peuples autochtones comme les Yanomami ou les Munduruku ont été chassés de leurs terres ancestrales, leurs modes de vie menacés, leurs ressources pillées. Le parallèle est glaçant.
Mais Arborescentes va plus loin encore : il dénonce aussi la voracité d’une industrie pharmaceutique prête à sacrifier la biodiversité pour produire des médicaments ou des cosmétiques à fort rendement. Dans l’univers du roman, Varkoda est responsable de l’éradication de plusieurs espèces végétales et animales, dans l’indifférence totale, simplement parce qu’elles ne présentaient pas d’intérêt commercial… une critique à peine voilée de certaines pratiques bien réelles.
Avec ce premier tome d’Arborescentes, Frédéric Dupuy signe un récit foisonnant, hybride et profondément engagé, qui brouille les frontières entre les genres tout en posant des questions essentielles sur notre monde. Derrière l’émerveillement suscité par la serre, les créatures étranges et les paysages luxuriants, le roman déploie une critique acérée des dérives capitalistes, de la destruction écologique et de la violence sociale. En donnant la parole à des personnages complexes, souvent abîmés, mais résilients, l’auteur propose une vision du monde à la fois poétique, politique et profondément humaine. Certes, le récit peut parfois désorienter par sa richesse et son foisonnement narratif, mais c’est aussi ce qui en fait sa force singulière et son originalité. À mi-chemin entre conte écologique, roman initiatique et satire sociale, Arborescentes invite à se perdre pour mieux se retrouver, à rêver tout en réfléchissant, et à s’émerveiller tout en prenant conscience de la fragilité de notre monde. Une œuvre déroutante, ambitieuse et nécessaire, dont on attend la suite avec impatience. Vivement août 2025 pour replonger dans cet univers aussi fertile que dangereux.
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